Archives mensuelles : janvier 2015

Coming-in, coming-out : Edition et Haïku

Depuis deux semaines, les événements. Je pense aux enfants, aux ados, à ceux que je rencontre dans les collèges et lycées, au mien…

Il y a deux ans, au lycée professionnel de Ribécourt (Oise), j’avais expliqué ma responsabilité d’éditrice. Nous venions de publier Haïkool (haïkus comiques de 108 auteurs, 6 langues et mes caricatures des auteurs) et j’expliquais comment cela se passe, l’édition d’un livre et aussi, bien sûr, la passionnante question du CHOIX. L’iroli avait, comme pour la plupart de nos livres thématiques collectifs, lancé un appel à textes sur internet. J’en avais reçu beaucoup et je me souviens avoir pris la décision de ne pas retenir un texte d’un auteur canadien anglophone. Son haïku, que je ne reprendrai pas ici, parlait d’un Musulman qui prie dans un aéroport près de la sortie de secours. Je le résume le mieux possible (il n’y avait pas de prouesse formelle, le haïku fuyant l’artifice et se prêtant généralement bien aux traductions). Pour ceux qui ne le sauraient pas encore, le haïku se borne à saisir l’instant, avec les sens, en évitant d’interpréter, tâche qui est laissée au lecteur.

       L’iroli, c’est à dire moi, n’avait pas retenu ce haïku qui est plutôt un senryu d’ailleurs, c’est à dire un genre de haïku abordant la nature humaine, sans référence aux saisons. Peut-être que certains lecteurs auraient trouvé la scène drôle. Moi pas. Car le futur livre s’adressait à un large public, donc à la jeunesse. Si je peux être irresponsable dans ce que j’écris, je suis responsable de ce que je publie. Le haïku ne cultive pas la satire, l’ironie n’est pas très L’iroli.

       Récemment, une jeune prof de français d’un autre lycée de l’Oise, me disait sa difficulté à faire écrire ses élèves. Ils veulent bien faire, écrire des textes avec finesse, style, deuxième degré, ironie, nuances et faire rire la galerie. Du coup, ils sont bloqués, ils n’écrivent pas du tout et elle-même, la jeune prof, n’écrit pratiquement plus pour les mêmes raisons. Or voici que retourner à la source : la nature, les arbres, les noms d’oiseaux (dans le bon sens du terme !), permet d’écrire quel que soit le niveau de langue et de connaissance. Reconnaître ce qui est, ce que nous avons sous les yeux avec une certaine humilité et les mots précis pour le faire, en collant plus ou moins au cadre commun des 17 syllabes, débloque pas mal les choses.

       Enfin, le haïku est le siège d’une belle bienveillance où tout le monde fait partie d’une même nature, sans hiérarchies. Né d’une philosophie orientale qui stoppe net toute tentative de ricanement, de critique acerbe ou de références à « ce que je sais déjà » et où tous les êtres vivants méritent le même respect, le poème japonais est très agréable à pratiquer avec tous les publics, quels qu’ils soient. Mieux : les jeunes en difficulté se révèlent particulièrement doués.

       Le haïku me semble être donc une voie du bon vivre ensemble : c’est mon expérience comme animatrice d’ateliers depuis sept ans. Le haïku est-il compatible avec une dimension plus élevée, des sentiments religieux ?… Pour certains, pourquoi pas ! Mais c’est là dans le domaine du privé. Le sentiment religieux me paraît aussi personnel et intime que la sexualité.

une carpe blanche
effleure la glace de ses lèvres
… puis disparaît

 isabel Asúnsolo, le 15 janvier 2015

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