Archives mensuelles : juillet 2015

La roja et les livres

Ce 19 juin, je mange des fraises biscornues et tardives cueillies dans un fouillis inextricable d’herbes et de liserons (en espagnol : maleza, ça vient de « mal », terrible non ?)… En happant une fraise toute trouée je me repose, me dis-je mentalement, mais surtout, aayyy… je pense à la défaite de la Roja hier soir. Ils sont trop vieux, me dit mon fils Pablo. Tu n’as pas mis ton t-shirt rouge pour les soutenir, argue-je ! Tu m’as fait perdre deux heures de ma vie devant un match nul moi qui n’aime ni la télévision ni le foot, rétorque-t-il, mauvais joueur… Ah bon ?!… et le dernier Mundial alors ? Souviens-toi de ton enthousiasme ! (Souviens-toi de ton enfance, ai-je envie d’ajouter. Souviens-toi de MA jeunesse. Par quelle cruauté perd-on sa jeunesse en même temps que l’enfance de ses enfants ?)…

On plante des fraisiers à quatre pattes avec un enfant et, quatre ans plus tard, on se retrouve avec un ado, 15 ans et demi, connecté à Star Craft qui dédaigne les fruits maison et préfère les fraises bien tournées, surtout pas trop mûres…. On passe des années à lire des livres à voix haute sur le canapé, tout en lui montrant aussi la diversité de la nature, les beautés rouillées du rumex, et du gamin en question on récolte un gamer, branché de partout, 5 clics seconde, skypant une langue étrange dérivée de l’anglais (?)…

Pourquoi mélanger éducation des kids, potager, foot et métier d’éditrice ? Parce que tout cela est intimement connecté, relié par des fils invisibles mais réels. J’en ai la certitude absolue en cette fin de saison, euh, en ce début d’été. Il n’y a pas que la Roja qui perd, c’est la déconfiture aussi côté livres papier et je me dis qu’il y a forcément un lien. Les liseuses ont séduit les seniors, on les voit avec leurs tablettes dans le métro, index en l’air, l’air con…

Je me console en pensant aux jeunes que l’on voit avec un livre, paradoxe ultime, comme la chose la plus branchée qui soit. Les livres, avec leurs formats de tout poil, leur sale habitude à passer de main en main, sont des de lumineux objets du désir ! Grâce à eux on entame la conversation, on drague gentiment (ou férocement), on se retrouve place Saint-Sulpice au Marché de la poésie comme le week-end dernier, entourés d’une vraie belle jeunesse. Je crois que je vais rester éditrice un moment… Car si je perds mon enthousiasme, si je perds ma foi à moi, ma foi en moi (et mon désir de livre, donc de vivre), que restera-t-il ? Le monde disparaîtra, c’est sûr.

Voilà pourquoi un nouveau site internet verra le jour à la rentrée (hein, Serge ?) Vous y trouverez nos livres, activités et projets. Ceux-ci de plus en plus liés à l’écriture des jeunes. Comme nos dernières parutions : Au fil de l’eau et Le Parking des hirondelles : ouvrages collectifs, poétiques, le dernier joliment illustré par Irène Dulac, et hors commerce : il suffit de nous envoyer 2 euros en timbres… avec un petit mot à la main, ¡ claro ! nous expliquant pourquoi vous aimez tellement les livres en chair et carton.

HAïKU ET SMS

Je conseille l’envoi de haïkus par SMS à votre ami.e de cœur, à la place de tout autre type d’échange (hormis les lettres papier, bien sûr).

Pour écrire un haïku, d’abord, on mûrit soigneusement le message : il faut l’allusion à la saison, la césure, si possible le bon compte de syllabes… On ne se précipitera donc pas pour écrire n’importe quoi au milieu d’un cours, dans la queue à la caisse ni au feu rouge. Le seul risque étant que le haïku ne soit pas réussi, mais où est le problème ? Comme dans bien d’autres arts japonais, le chemin compte plus que le résultat. Pratique, un haïku ne demande pas de réponse immédiate car le petit poème en pose rarement, ou alors ce sera un encouragement à sortir et à regarder autour de soi.

Par exemple : Est-ce vraiment le printemps ?… L’heureux.se destinataire n’aura plus qu’à aller chercher des preuves sur les branches du saule ou dans les flaques de sa rue. La question ne pourra en aucun cas être : Tu es où ? ni Qu’est-ce que tu fais ce soir ?. Le haïku propose un genre de communication idéal, en somme.

Comme le haïku cultive le vide et les silences,un certain temps peut se passer entre deux messages sans que cela nuise à la relation. Le décalage horaire n’est pas un problème. Le décalage spatial, lui, est intéressant. Il est amusant de recevoir un haïku qui parle de chaleur dans l’usine en pleine tempête de neige !

Et surtout, vous encouragerez votre ami.e à écrire à son tour, à observer attentivement la nature et donc, très finement, à penser à vous. Comme le haïku ne pratique pas l’ironie, les sous-entendus ni les métaphores à risque, il en découlera un esprit de communion et de bienveillance où la jalousie et autres poisons n’auront pas leur place… Vous me direz que c’est dommage, que l’on perd là un bonne dose de ce qui fait la littérature. Mais on gagne en qualité. On étire le temps, si court, on change de rythme… et on découvre (aux autres et à soi-même) sa meilleure face,

des feuilles mortes
dans le vieux bassin de pierre
des pétales roses

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