Encore à la main

 

Je reçois un mail, personnel (à mon prénom) d’une société qui me propose la numérisation de tous nos livres pour la diffuser par e-book. Avec l’appui logistique d’Amazon, je pourrais bénéficier de… millions, milliards… Je n’aurai plus de problème de stock, j’attirerai de nouveaux auteurs… argue le copié-collé. Voilà le problème : je veux peu de tout, de mails, de nouveaux auteurs, et de millions.

Tous les matins : une heure de courrier à la main minimum. Et cette jolie plage horaire a tendance à s’allonger à la faveur du dernier été indien-picard. En même temps, je réponds à force mails, parfois pour dire : je t’écrirai une vraie lettre.

A tel poète qui me propose un manuscrit joint en pdF, je réponds par une carte postale : «Merci de m’envoyer votre manuscrit par la Poste»… A telle autre évoquant des mailentendus, je réponds : Rencontrons-nous, regardons-nous dans les yeux, buvons un verre ensemble, et ces querelles courriellesques s’évanouiront… Nous nous entendrons bien, forcément, puisque nous nous verrons.

Ah, heureux le temps des vacances, le temps du peu-de-mails, où l’on peut faire croire que l’on n’est pas là, où l’absence est un droit. Le temps où je ne suis pas connectée même si c’est faux : quelle joie. Où mes cinq sens font leur travail loin de toute connexion : la définition de la vraie vie pour moi.

L ‘écran est comme l’estran : les petits coquillages et les cailloux dessus disparaissent à chaque nouvelle marée, et il ne reste rien. Je ne conserve vraiment que les lettres reçues, dans un carton (dans plusieurs cartons, dans deux grandes malles en fait). Aux mails trop longs je réponds : si vous voulez me joindre, me toucher, répondez-moi donc à la main. J’emporterai ma lettre dans le jardin et je la lirai assise sous les deux pieds de maïs gigantesques… et loin de toutes ces « news » idiotes ou graves que les messageries nous offrent en page d’accueil.

Quand j’écris à la main le temps se dilate. En traçant les lettres à la main, je caresse mes heureux destinataires, je rentre dans le vrai dialogue intime, le tête-à-tête précieux. J’écris d’ailleurs ceci à la main, avant de le taper…

 

parfaitement nue

la main qui tient la plume

L’automne s’avance

Billet de l'éditrice du 16.12.2014