Interview pour Bistrot Vedette, par Emmanuel Clouet.

 


Bonjour isabel ! Quelle est, selon toi, la portée contemporaine du haïku, sa forme peut faire penser à des clichés photos, comme des sortes de cartes postales d’état des lieux de la planète ?

Oui Emmanuel, le haïku ressemble à une photo. Sauf que l’on peut aussi écrire sur le sens de l’odorat, le goût… et d’autres émotions plus subtiles que nous ne pourrions pas capturer avec une caméra. Surtout, on va bien choisir ses mots. C’est génial les mots quand on aime, comme moi, les langues. 

Et puis le haïku saisit le surgissement. On a rarement le temps d’aller chercher son appareil photo quand surgit la première hirondelle de l’année !

La portée contemporaine du haïku est celle de la vie vécue pleinement avec la conscience du temps présent et du temps qui passe aussi… et du temps qu’il fait 🙂

Quand on écrit des haïkus on se concentre et on s’évade à la fois. C’est vrai aussi qu’on bavarde un peu moins que d’habitude !

Pour les jeunes, c’est une merveilleuse occasion de sortir des écrans, d’aller dehors. D’expérimenter les choses en direct, de façon personnelle. 

Le haïku est très loin des fake-news. Ne me raconte pas que la grenouille coasse si tu ne l’as pas entendue !…

*

Un Haïku pour le climat, recueil collectif (paru fin 2018) est autant une vanité du point de vue du concept que pour sa biodégradabilité, est-il pour toi un cri d’alarme ou autant de messages d’espoir ?

Ce livre est une coédition entre L’iroli, l’Association francophone de haïku et le CLER – Réseau pour la Transition énergétique. Il est le résultat d’un appel à textes et il réunit aussi des haïkus choisis par le concours du CLER des trois dernières années.

Aux haïkus s’ajoutent des textes plus pamphlétaires que nous avons gardés car il n’y a définitivement pas une dé-finition du haïku.

La nature et le climat sont très importants pour les poètes de haïku.

Au départ, on indiquait toujours la saison en suivant l’évolution saisonnière : ce que l’on appelle le KIGO. (Exemple de kigo : « chèvrefeuille en fleur »). Comme le climat change, les saisons sont chamboulées et les kigos glissent… On devrait se fier davantage aux floraisons, aux éclosions, qu’au calendrier ! Nous, poètes du haïku, sommes très conscients des changements climatiques et concernés. On est dans le vent en quelque sorte… parce qu’écrire sur un brin d’herbe c’est être engagé (pas enragé !)

On se baisse à hauteur de pâquerette et de grenouille, à l’affût du plus petit détail… 

La vie est toujours imprévisible, surtout en ce moment. Les poètes le savent et saisissent ces (ses) mouvements. Par exemple, nous avons vu comment l’absence d’avions ce printemps a fait ressortir les coucous, parfois ils étaient plusieurs à chanter à la fois. Ils me cassaient les oreilles, j’avoue ! 

Oui, il y a de l’espoir si, au lieu de rouler en voiture, on marche plus et on prend le temps d’écrire des petits poèmes qui se partagent: une activité belle, écologique et… gratuite. Vivre en poète est une façon moderne de vivre. En tout cas, moi j’essaie. J’ai la chance de vivre de ma poésie. 

*

Et « Cent haïkus pour la Paix »… Quels en sont les auteurs et comment en est venue l’idée ?

Pour Cent haïkus pour la Paix (qui est une réédition de 2015), nous avions sollicité des associations de poètes de haïkus du monde entier pour demander des textes qui parlent de la paix pratiquée, expérimentée (pas idéalisée !) : la paix dans la vie quotidienne, avec ses voisins, etc. Les petits détails capturés.

A la première édition, soutenue par le Conseil Départemental de la Somme et la Mission Centenaire, qui était déjà multilingue (français, espagnol, anglais, allemand, plus la version originale) a été ajoutée le japonais, langue originale du haïku. Il y a des estampes qui l’illustrent de l’artiste Sausen Mustafova.

*

Le choix de la traduction en plusieurs langues illustre donc bien la notion universelle de paix et de la dimension du premier conflit mondial, non ?

Les traductions sont l’occasion de découvrir les mentalités des autres cultures… Une expression française comme « Ah, avoir raison! » dans le haïku de Vincent Delfosse, Haïjin qui vit en Suisse :

Ah, avoir raison !
Je préfère de loin
regarder la lune

…n’existe pas en japonais, par exemple. La difficulté de la traduction (par Masashi Tsuchiya) montre l’écart des mentalités. On se pose alors des questions très intéressantes. Pourquoi est-ce que moi, je veux toujours avoir raison… ou pas ? C’était difficile aussi de traduire la troisième ligne parce que « Regarder la lune », aujourd’hui pour les Japonais, est un passe temps un peu ridicule aussi, après tous ces haïkus écrits sur elle !

Dans Cent haïkus pour la paix il y a un célèbre haïku de Bashô :

Ah! Herbes d’été
Tout ce qui reste
des rêves des guerriers!

Quand je me promène sur les falaises de la Somme et que je vois des herbes couchées au vent… je pense à ce haïku et à tout le sang versé de tous ces milliers (deux millions !) de jeunes, qui au début du siècle dernier, n’avaient rien demandé. 

La vie est précieuse et c’est la meilleure chose à transmettre…

La belle vie pour moi c’est pencher du côté de la vie, se protéger des influences néfastes des fausses rumeurs, d’une certaine violence, que l’on peut essayer d’éviter… Et respirer le bon air qui nous est donné, qui m’est donné, encore quelques années, j’espère !

Les poètes japonais étaient souvent très pauvres (Issa) ou alors très malades (Shiki) et ça ne les empêchait pas de savourer certains instants avec humour… 

Même enfermés, ces derniers temps, on pouvait regarder les nuages par la fenêtre ou le mouvement et le bruit d’une abeille rentrée dans la maison… 

Et voilà que je finis de taper ces lignes et j’entends la grenouille de la mare de Plouy Saint-Lucien qui acquiesce-coasse…

isabel Asunsolo, ce 20 mai 20

Billet de l'éditrice du 27.05.2020

Rechercher