Clic ou pas clic ?

 

Clic ou pas clic ?

J’ai la chance d’avoir un potager. Je suis en train de l’agrandir en respectant la forme rectangulaire (qui rappelle… quoi déjà ?) Je viens de transplanter des fraisiers rescapés, ils ont bien pris. J’ai respecté les mardis de mars sans travailler parce que le calendrier et ma fille disaient : noeud lunaire.

Ce matin, je désherbe autour des artichauts. Quatre beaux plants déploient leurs feuilles-fontaine dentelées. Sur les quatre, j’en ai planté deux, les autres ont germé tout seuls, d’une graine. Je n’ai encore jamais mangé d’artichauts de mon potager, je les laisse s’épanouir à cause de la couleur, bleu violine, des fleurs… et des poèmes qu’ils donneront.

Mes stagiaires de l’année, si elles viennent d’ici l’été, ce que j’espère, auront peut-être le plaisir de les voir. Le potager les attend et les projets éditoriaux aussi. Puisque tout se mêle…

Vais-je devoir, à partir de maintenant, avoir un potager rentable ? (Que rinda?). Comme l’édition de poésie rentable, une chose pareille serait-elle possible ? Heureusement, le compost est très riche cette année. Je crois que c’est à cause du livre Un Haïku pour le climat que j’avais mis à décomposer dedans. Le fait est que ça a marché, et ça me donne encore matière à réflexion.

Sur ce bon terreau, j’ai mis des épinards, des choux rouges (très belle couleur parme) et des salades achetés in extremis au marché de Beauvais samedi dernier. J’ai aussi planté des petits oignons rouges trouvés à l’épicier turc de la Soie Vauban. Si tout va bien : un petit oignon donnera un grand oignon ! La rentabilité viendra alors du plaisir que j’aurai à les récolter, du temps que j’aurais passé à les arroser, des tranches très fines translucides et bicolores que je ferai, attentivement, avec mon couteau japonais bien aiguisé.

Pour les protéger du vent d’est très froid, je mets sur mes petites salades, un grand drap, la nuit : celui qui me sert de nappe pour les salons du livre. Eh oui, les sillons et les lignes se mélangent. Je bîne un peu puis hop… je reviens écrire à la main dans mon cahier… puis hop, je retourne un coup dehors où le ciel est très bleu, ce ciel dont parlait le poète Antonio Machado sur le bout de papier retrouvé dans la poche de son manteau après sa mort :

Esos días azules 
y ese sol de la infancia
(ces jours bleus, ce soleil de l’enfance)

En enlevant les racines qui se mêlent à la terre, je pense très fort à mon frère Miguel, mon petit frère infirmier de 50 ans qui lutte contre le virus, à l’hôpital à Madrid.

Alors clic ou pas ? Je veux de la page de papier ou de la page potager. Je veux toucher, humer, suivre le bord des pages et les tourner. Feuilleter, retourner la terre, peut-être même retourner à la terre. Les auteurs envoient leurs manuscrits par internet, lisent sur écran et ils voudraient des livres de papier. Alors…

Le soir vous débranchez-vous ? Regardez-vous les branches ? Même par les fenêtres, on peut les voir. Il suffit de les ouvrir. Et même, fenêtres fermées, on peut voir les arbres, entendre les oiseaux. Prêtez-vous attention ? Toute la question est là.

Bonne surprise, la pivoine que je croyais évaporée pousse ses griffes rousses dans l’herbe. J’en ai écrasé quelques unes avec mes bottes. Je viens de libérer celles qui restent. Tout est donc possible, ouf. Eteindre les écrans, allumer les yeux… Ouvrir les livres !

Mon frère Miguel vient de sortir de l’hôpital de Madrid. Il envoie une petite vidéo et j’ai bien sûr cliqué tout de suite pour la voir : Il neigeait par sa fenêtre. 

isabel Asúnsolo, 
Plouy-Saint-Lucien
samedi 28 et mardi 31 mars 2020

Billet de l'éditrice du 17.04.2020

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