RESSUSCITER

 

Ressusciter

M. Vicent (El Pais, mars 2018), traduction par isabel A.

Le Christ et les asperges, les virus et les bactéries,
les aulx et les fèves, tout ressuscite en ce matin glorieux.
Les hirondelles reviennent, les pigeons ramiers passent,
le petit escargot se colle à la carène des bateaux,
le puceron des rosiers réalise sa première escalade vers la beauté,
les cerisiers défient la neige lors du dégel,
les insectes bouillonnent dans les flaques,
les graines germent après avoir pourri,
le blé tente ses premières ondulations vertes.
Toute la nature célèbre la fête de la résurrection,
alors toi aussi sors du tombeau de tous les jours, lève-toi et marche.

Ou plutôt, fuis, parce qu’aujourd’hui la fuite est la seule forme de salut.
Croire que tant que tu vis tu n’es pas mort n’est qu’une belle supposition,
puisque plein de gens meurent avant de mourir sans se rendre compte.
Voici quelques preuves sans appel :
Si à l’aube, réveillé dans ton lit, tu étires une jambe du côté frais du lit
et tu ne sens aucun plaisir, c’est que tu es mort.
Si en ouvrant les yeux, tu découvres le soleil à ta fenêtre
et tu ne conçois pas que c’est un miracle qui se répète chaque matin
exclusivement en ton honneur, c’est que tu es mort.
Si tu n’es pas reconnaissant quand la brise de printemps gonfle tes rideaux
et remplit ta chambre d’un parfum de mer, c’est que tu es mort.
Si, malgré tout, tu persistes à vouloir connaître les nouvelles
qui remplissent d’ordures morales le monde
et que tu les préfères à l’odeur du café qui arrive de la cuisine,
c’est que tu es mort.

Bâille, gratte-toi le dos sous le pyjama et prépare-toi
pour l’examen du miroir de la salle de bains.
Si ce miroir, qui sait tout de toi, ne te donne pas l’absolution, c’est que tu es mort.
C’est à sa façon de rompre le pain
que les disciples ont reconnu le Maître sur le chemin d’Emmaüs.
Essaie donc de partager une agréable sobremesa*
avec tes amis et si tu ignores que l’immortalité réside au fond de ce plaisir-là,
retourne alors au tombeau.

*La sobremesa : la fin du repas

 

Billet de l'éditrice du 07.04.2018

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