Tournez… On rentre !

 


Tournez… On rentre !

Ce lundi de septembre, la télé régionale est venue me filmer au travail. Cinq heures qui donneront 4 minutes… Le journaliste, en prenant le café-thé à la table de la cuisine, dit ne pas connaître l’odeur de l’herbe. Le gazon ? Et nous voici partis à rire, les perchiste, le caméraman et moi. 
C’est le beau temps de miel, la belle arrière-saison aux cosmos et aux asters. 

Debout devant la mare, je sens la caméra posée sur mon dos. Je porte une robe rose, avec une chemisette noire avec un haïku brodé par ma mare, je veux dire par ma mère. (Je ne me soucie pas trop de mon aspect, ou plutôt, je ne veux pas donner l’impression que je m’en fais…)
Le soleil tape. La caméra tourne. Peut-on garder le son de la scie circulaire avec les tourterelles ? s’inquiète le journaliste. Mais oui, mais si, bien sûr !

Je pioche au hasard dans ma poésie de confinement. Tous les jours, debout à la fenêtre, j’ai écrit en observant les têtes des roseaux qui peluchent, les plumes des poules d’eau ados… Vous parlez de camions dans vos poèmes ? demande le journaliste. Oui, bien sûr, des camions et des tracteurs. C’est ça que j’aime du haïku, (comme si seulement le haïku pouvait accueillir des moteurs…) Je fais semblant de m’étonner, mais c’est la télé, c’est normal. Il s’agit d’une re-création. 

Le caméraman filme. Je ne bouge pas. Je suis devenue une statue de sel d’immobilité. Le saule, lui, remue ses minces feuilles bientôt dorées. Je fixe mon cahier et les canards que j’ai dessinés (tête-bêche). Pendant que les modèles, dans l’eau, font comme si de rien n’était.

V’là Monsieur l’Facteur qui arrive… Je vais ouvrir une fois, deux fois, 3 fois la boîte. Le courrier que je tiens à la main, le gravier lourd que je foule, le soleil. 
Recommencer, encore. Retourner au portail, revenir…
Montrer le courrier : un chèque de libraire breton et un manuscrit.
Vous voyez, c’est ça ma vie. De A à Z, les auteurs, les libraires. (Je cache l’enveloppe à fenêtre). 
Et répondre aussi, écrire des lettres à la main, à croire que je suis femme de lettres… A croire que je suis devenue éditrice pour ça, pour que ma boîte se remplisse de plis et de colis !

Voulez-vous me voire faire un paquet ? Mais d’abord, le fichier des ventes.
La caméra tourne, goulue, penchée sur mon épaule et mon écran où est inscrit chaque livre vendu. Brighton, ouahh !, vous vendez aussi là-bas ? Brighton les Pins, en Picardie, je précise.
Pour le Japon, j’emballe les livres dans du papier de soie.
Et quoi d’autre ?
J’écris à la main. La caméra s’immobilise, comme si elle lisait.
Quoi d’autre ?
J’effeuille ma nouvelle maquette, je m’arrête. Je n’arrive pas à l’envoyer chez l’imprimeur, je dis (et c’est bien vrai, comme si je n’arrivais pas à plonger dans cette rentrée…).

Et le Japon alors ? Avant de répondre, j’hésite. Je fais semblant d’hésiter, comme une pro : J’y ai trouvé… J’y ai laissé… 
Et le haïku, ça vient tout seul ? 
Et la caméra tourne, en même temps que la terre, avec tous mes amis poètes, vivants et morts, elle tourne la terre avec les feuilles des arbres qui commencent à se détacher, avec les fleurs de lierre sur le point de s’ouvrir, les asters et les cosmos, elle tourne avec les abeilles…

Et maintenant, assise sur le canapé, vous buvez votre thé, et nous vous filmons à travers la rose rouge, voilà. 

Qu’est-ce qui sortira de tout ça ? Qu’est-ce qui restera ? 
On verra, on verra… Pour quoi s’en faire ?

Verte libellule
Tu rentres et voles au-dessus
du jeune perchiste

isabel Asúnsolo, 
ce vendredi 18 septembre 2020

Billet de l'éditrice du 25.09.2020

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